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"Ce devait être la vitrine du
démantèlement des centrales nucléaires. C’est devenu une gabegie. Un foutoir dont les travaux ont commencé en 1985. Dernier gag : EDF ne sait plus où mettre les déchets, et ne peut donc plus
démonter le réacteur.
Ils vont finir par avoir la médaille. Dernier exploit en date de la nucléocratie méritante : Brennilis, une centrale nucléaire dont le démantèlement a commencé en 1985. Le bled d’à côté - 450 habitants - se trouve dans les Monts d’Arrée, au cœur de la Bretagne. Sur la carte postale, on peut voir une petite rivière - l’Elez -, deux affluents - le Roudoudour et le Roudouhir -, un marais – le Yeun Elez -, et le lac de Saint-Michel. Le tout fut très beau jusqu’en 1962, car c’est alors que le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) y commence la construction d’une centrale 100% française.
Brennilis est une modeste gagneuse : entre 1967 et 1985, elle produit 6,235 TWh (milliards de kWh), à comparer aux 10 TWh crachés chaque année par une centrale comme la bonne vieille Fessenheim. Après dix-huit ans de déambulateur et de pas de sénateur, on arrête tout en 1985, car les meilleures expériences ont une fin. Il ne reste plus qu’à démanteler, ce qui ne saurait être que plaisanterie pour nos grandioses atomistes associés. Seulement, ça merdoie. La commission Peon, qui a lancé tout notre programme électronucléaire, avait prévu un coût de démantèlement de 19,4 millions d’euros. La cour des Comptes, dans un rapport de 2005, l’établissait à 480 millions, soit la bagatelle de 25 fois plus. Et c’est loin d’être fini.
De 1985 à ces derniers jours, sans jamais se presser, nos excellents amis déchargent le combustible, vidangent les circuits, décontaminent et démontent les bâtiments. Sauf le réacteur, que l’on confine en attendant les beaux jours. Pendant des années, ces messieurs de l’atome promettent un « retour à l’herbe » en lieu et place de la centrale. Comme par un coup de baguette magique, il ne restera rien de cette si belle aventure. Le préfet du Finistère – entre 1992 et 1996 – Christian Frémont déclare en 1995 : « EDF, le CEA, les grandes entreprises et l’ensemble des intervenants ont déclaré leur intention de faire de cette opération une vitrine. Il faudra y veiller ». Tu parles, Charles ! Frémont quitte son poste et vole vers des postes plus prestigieux : il sera directeur de cabinet de Borloo au ministère de l’Écologie, puis directeur de cabinet de Sarkozy entre 2008 et sa si malheureuse défaite de 2012.
Brennilis, pendant ce temps, rouille sur pied. Et fuit. Une étude de la Crii-Rad établit en 2007 que la centrale, qui n’a plus l’autorisation d’émettre quelque rejet radioactif que ce soit, continue à le faire. Il y a du tritium dans l’air et en certains points, des concentrations de 3 000 becquerels par kilo de césium 137, alors qu’on ne devrait pas en trouver plus de 50. Cette même année 2007, on apprend que le réacteur, une fois démantelé, ira croupir dans l’Ain (au Bugey), où doit l’accueillir une usine construite par EDF, au doux nom d’Iceda (Installation de conditionnement et d’entreposage de déchets activés).
Quand ? Mañana por la mañana, demain ou un autre jour. En 2007 toujours, le Conseil d’État annule un décret autorisant le démantèlement total pour « insuffisance d’information de la population ». Pour une vitrine, ça la fiche bien. Commentaire inspiré de Bertrand Dubuis, responsable EDF de Brennilis, dans la foulée (Le Télégramme, 10 octobre 2007) : « Nous préparons actuellement un nouveau dossier. Nous le déposerons au mois de juin prochain en espérant pouvoir reprendre le chantier mi-2009 et réaliser le démantèlement total à l’horizon 2020 ».
Mais le mieux était encore à venir, et Charlie vous remercie d’avoir attendu si longtemps. Le 22 octobre 2012, l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) envoie balader EDF, proprio de Brennilis, et lui refuse de procéder à un démantèlement complet. Tout est une fois de plus bloqué, et pour des années. La farce est particulièrement goûteuse, car l’explication l’est. Brennilis ne peut être démantelée, car ses déchets doivent aller dans l’Ain. Or, crotte de bique, le tribunal administratif de Lyon a annulé le permis de construire de l’usine Iceda, mettant tout le projet à terre.
Résumons pour les malentendants : le réacteur de Brennilis devait être envoyé dans l’Ain, et stocké dans une usine EDF spécialement conçue. Mais l’usine étant dans le lac, Brennilis est contrainte de conserver son réacteur jusqu’à des jours meilleurs, qui risquent de se compter en décennies. La nouvelle promesse des nucléocrates : la fin du démantèlement en 2025. On les croit sur parole."
Ce texte a été publié le 7 novembre 2012 dans Charlie-Hebdo
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